Récit 

«Quand il a appris pour son OQTF, ça a été une déflagration» : le retour sans lendemain de Rubén Torres, mort au Honduras

Débouté de sa demande d’asile en France, le Hondurien de 37 ans est retourné dans son pays fin février, où il disait vivre sous la menace d’un gang local. Dix jours plus tard, son corps était retrouvé dans un ravin. A Bordeaux, un rassemblement est organisé le 20 mai pour lui rendre hommage et pointer les limites du système d’accueil des exilés.

Rubén Torres avait 37 ans. Le visage doux, un regard brun profond. Il aimait jouer au foot, traîner dans les musées, photographier la nature et les monuments. A Bordeaux, en arpentant les ruelles pavées, il s’était imaginé 100 fois sa vie future, «ébahi» par la France. Il se voyait barman, installé près d’Emile, 35 ans, son petit frère, cuisinier en Gironde. Arrivé pour fuir les menaces d’un gang, le MS-13, il avait demandé l’asile en décembre 2024. Chaque soir, dans l’attente d’une décision qui devait tout changer, il priait. Bientôt, pensait-il, il laisserait derrière lui la peur et le chaos devenus son quotidien au Honduras.

Sur un écran d’ordinateur, les images rassemblées par son frère défilent : un appareil photo en bandoulière, une bière en terrasse, des bougies soufflées sur un gâteau d’anniversaire. Les derniers fragments d’une vie en suspens. Débouté par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) en janvier 2025, puis par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) le 2 juin, Rubén est placé trois mois plus tard sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Le 10 mars 2026, son rêve vole définitivement en éclats : dix jours après son retour au Honduras, son corps, mutilé, est retrouvé au fond d’un petit ravindans le quartier d’El Chile, sur les rives du fleuve Choluteca, à Tegucigalpa. A 8 600 km de là, des clichés circulent, pris sans égards, relayés par la presse hondurienne. Une image brutale qui vient écraser toutes les autres.

La même impasse

Officiellement, l’autopsie conclut à un accident. «Impossible», tranchent sa famille comme son avocat, Me Pierre-Antoine Cazau, au barreau de Bordeaux. Rubén a été assassiné «par des bouchers», assurent-ils. «Ma mère, restée sur place, l’a retrouvé le visage défiguré. Il avait un trou béant dans la gorge», raconte Emile, qui dénonce une autopsie «bâclée». Des larmes coulent sur ses joues. Cette nuit-là, dans la capitale du pays réputé pour avoir un des taux de criminalité les plus élevés au monde, une quinzaine de corps sont recensés pour morts violentes. Seuls trois médecins légistes se partagent le travail.

L’histoire de Rubén Torres «dépasse le fait divers», plaide Pierre-Antoine Cazau. A travers son parcours, se dessinent, en creux, les limites du système d’asile : la difficulté à faire reconnaître le danger vécu dans son pays d’origine et les conséquences humaines des OQTF, parfois irréversibles.

Le 20 mai, à 18h30, sur le parvis des droits de l’Homme à Bordeaux, Emile appelle à un rassemblement, aux côtés de son avocat, de l’Association de solidarité avec tous les immigrés (Asti) et de la Ligue des droits de l’Homme. Raconter Rubén, disent ses proches, c’est aussi rendre visibles celles et ceux qui, en France, se heurtent à la même impasse. Leur redonner un nom, un visage, un parcours de vie, trop souvent effacés derrière le mot «migrant».

«Ils lui ont mis un pistolet dans la bouche»

Pour Rubén, tout a basculé en 2005. Les deux frères ne le savent pas encore, mais leur vie prend cette année-là un tournant qui s’avérera dramatique. Emile se passionne pour les arts martiaux. A la salle, il se lie d’amitié avec deux autres jeunes, G. et F. Sans savoir que la famille de ce dernier est liée à un gang local. Quand l’oncle de F., «grand mafieux du marché de la ville» est tué, le neveu prend la relève. En admiration, G. se met à voler, puis à tuer. Il veut se faire un nom lui aussi, retrace Emile. Jusqu’à ce jour de 2010 où G. abat de sang-froid l’un de ses amis. Accablé par le chagrin, Emile le dénonce à la police. G. est arrêté, incarcéré, mais s’évade à deux reprises. Il s’allie au MS-13 et promet de se venger. En 2013, craignant pour sa vie, Emile quitte le pays pour la France, où il rejoint son père, de nationalité française.

Emile, le demi-frère de Rubén, et son avocat, Me Cazau, le 30 avril à Bordeaux.
Emile, le demi-frère de Rubén, et son avocat, Me Cazau, le 30 avril à Bordeaux. (Rodolphe Escher/Libération)

Les années passent, G. est retrouvé, renvoyé en prison. Il s’échappe à nouveau en 2024«J’étais en France, inatteignable. Alors ils se sont tournés vers Rubén. Ils lui ont mis un pistolet dans la bouche. Au dernier moment, ils l’ont laissé partir. Mais on a lui soufflé qu’il paierait pour moi s’ils le recroisaient», témoigne Emile. Terrorisé, Rubén plie sa vie en quelques jours. Le 5 juin 2024, avec l’aide de son frère, il prend un avion pour Bordeaux. Un aller qu’il imagine sans retour. Il ne croit pas en la police de son pays, qu’il décrira plus tard devant l’Ofpra comme «corrompue et incompétente» dans une ville gangrenée par les gangs.

Si Emile a pu s’installer en France sans obstacle grâce à la nationalité de son père, Rubén, son demi-frère, n’a pas cette porte de sortie. Ses deux parents sont Honduriens. Pour lui, commence un long parcours administratif. «Je fais peu de dossiers d’asile, car humainement c’est très difficile», confie Pierre-Antoine Cazau, saisi en 2025 pour un recours gracieux et une demande d’aide juridictionnelle devant le tribunal administratif. «Quand il a appris pour son OQTF, ça a été une déflagration, poursuit l’avocat. Il était abasourdi qu’on ne reconnaisse pas le danger de mort. Je me souviens qu’il m’a dit : “Il faut que je me coupe un bras pour qu’ils me croient ?”»

En matière d’asile, rappelle-t-il, les moyens d’investigation de la Cour sont limités. Les décisions reposent en grande partie sur les récits des demandeurs, qui peinent à fournir des preuves matérielles. Dans sa décision, consultée par Libération, la CNDA a estimé les déclarations de Rubén Torres trop «sommaires et imprécises». Contacté pour avoir davantage de précisions, l’Ofpra n’a pas donné suite à nos sollicitations. Il a néanmoins indiqué par mail que 145 210 demandes d’asile ont été enregistrées en 2025 pour un taux de protection de 41,2 %. En 2024, il a reçu 19 premières demandes de ressortissants honduriens ; aucune n’a abouti à une protection.

«Réservé, très souriant»

Emile se repasse la scène en boucle. Comment prouver qu’on lui a mis un pistolet dans la bouche ? «Evidemment, personne n’a pris de photo. Expliquer pourquoi on l’a laissé partir… On n’est pas dans la tête des tueurs. On a bien essayé de faire témoigner des amis, mais personne n’a accepté. Trop peur des représailles», dit-il, le visage fermé. Au fil des mois, Rubén se replie. L’angoisse s’installe, puis une profonde dépression. «A la maison, on avait peu de place pour l’accueillir avec ma femme. Il tournait en rond. Il s’imaginait vivre toute sa vie comme un hors-la-loi, sans jamais pouvoir se reconstruire», livre son frère. «Comme beaucoup de personnes sous OQTF, sa situation était devenue invivable, ajoute maître Cazau. Pas le droit de travailler, la peur constante d’être arrêté. Sa famille l’a vu sombrer, sans pouvoir rien faire.»

Le soir, malgré tout, Rubén s’accroche. En septembre, il commence des cours de français à l’Asti, près de la gare. L’une de ses professeures, Monique Raffin, se souvient d’un «jeune homme réservé, très souriant, apprécié de tous, avec un bon niveau. Il aurait eu son diplôme sans difficulté». Mais le désespoir l’emporte, «plus fort que la peur de mourir», résume Me Cazau. Juste avant le nouvel an, Beka, un jeune Russe exilé pour avoir manifesté, avec qui Rubén s’était lié d’amitié pendant les cours, le trouve plus abattu que d’habitude. «Il disait que sans papiers il ne trouverait jamais de travail. Il avait besoin d’avancer. J’essayais de lui expliquer que même vivre dans la rue valait mieux que mourir. Il m’a répondu qu’il allait tout faire pour rester fort. C’est la dernière fois que je l’ai vu.»

«Tu es le prochain»

Fin février 2026, Rubén Torres se résout à rentrer au Honduras avec l’aide de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. «Il pensait pouvoir faire profil bas pendant un an, avant d’essayer de revenir en France», rapporte son avocat. Le 10 mars, dix jours après son retour, sa mère le retrouve mort. «Il n’y avait pas de sang là où on a découvert son corps. On ne sait pas où il était, ni ce qu’on lui a fait subir pendant les deux jours où il a disparu», pleure encore Emile. 

Leur mère, qui a toujours refusé de quitter définitivement le pays, est inconsolable. Chaque matin, à 5 heures, elle se rend à l’endroit où son fils est mort. Elle y dépose des fleurs, reste quelques minutes, puis repart. La menace, elle, n’a pas disparu. «Nous avons un autre frère, qui a tenu lui aussi à rester au pays malgré le danger. Depuis quelques semaines, il est à son tour visé par le gang. Un 2 de carreau a été cloué sur sa porte. Ça veut dire : “Tu es le prochain”, poursuit Emile. Je n’en veux pas à la France, ils ont fait ce qu’ils pouvaient avec la loi. Mais aujourd’hui, mon frère est mort et c’est insupportable.»

A l’Asti, le choc a laissé des traces. Une professeure, originaire d’Amérique du Sud, a interrompu son bénévolat. «Elle était trop affectée. Cette histoire faisait écho à sa situation familiale», confie Monique Raffin. Un jeune apprenant a décidé d’organiser un repas, «au cas où il ne serait plus là l’an prochain». «On a tous beaucoup de chagrin parce qu’on sait ce qu’il vivait», soufflent Mohamed et Zaid, deux jeunes Tunisiens, «voisins de table» de Rubén pendant les cours. Ensemble, ils avaient fait «la tournée des musées» à Bordeaux. 

«On n’a pas dormi pendant des jours après ça. On est beaucoup à vivre des situations impossibles. On nous demande des fiches de paie, mais sans papiers, on ne peut pas travailler. Et quand on trouve un moyen de travailler, on nous reproche d’avoir utilisé des faux papiers. Je fais du bénévolat, je donne mon sang, je bosse sur des chantiers, je prends des cours de français. Mais huit ans plus tard, on me dit encore que je ne suis pas assez intégré», se désole Mohamed. Le 20 mai, ils viendront rendre un dernier hommage à leur ami. «Pour que personne n’oublie.»

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