Politique migratoire
Accord sur l’immigration : le Royaume-Uni et la France actent le principe «une entrée, une sortie»
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Politique migratoire
Accord sur l’immigration : le Royaume-Uni et la France actent le principe «une entrée, une sortie»
Pour la première fois depuis le Brexit, le Royaume-Uni a négocié le renvoi de demandeurs d’asile vers la France. Un projet annoncé ce jeudi 10 juillet par Keir Starmer et Emmanuel Macron, qui marque une volonté de coopérer mais est déjà largement critiqué.

par Juliette Démas, correspondante à Londres
publié le 10 juillet 2025 à 19h52
Les chiffres sont tombés alors que les négociations battaient leur plein : sur les six premiers mois de 2025, au moins 20 000 personnes ont traversé la Manche en petites embarcations pour rejoindre les côtes britanniques. Soit près de 50 % de plus que l’année précédente. Un triste record, qui a plané en toile de fond des trois jours de visite d’Etat d’Emmanuel Macron en Angleterre, et que ni la promesse d’un prêt de la tapisserie de Bayeux ni les annonces en matière de nucléaire, d’intelligence artificielle ou de défense ne sont parvenues à faire oublier.
Avec le Brexit, le Royaume-Uni a choisi de quitter la réglementation de Dublin, qui détermine quel Etat membre de l’UE est responsable d’une demande d’asile. Il a depuis tenté de signer des accords bilatéraux sur l’immigration avec plusieurs pays membres (l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède…), mais sans succès – les conditions qu’il proposait étant à chaque fois jugées déséquilibrées par ses ex-partenaires. En parallèle, les arrivées illégales se sont multipliées.
Cette fois, le Premier ministre, Keir Starmer, espérait un système «one in, one out» («une entrée, une sortie») qui lui permettrait de renvoyer vers la France certains demandeurs d’asile arrivés illégalement, pour accueillir en échange ceux dont les dossiers seraient susceptibles d’être acceptés, en raison notamment de liens familiaux. Une sorte de rétablissement d’une voie légale, alors que la quasi-intégralité de ceux qui arrivent en Angleterre sur les «small boats» réclame l’asile, et que la majorité de leurs demandes (presque 7 sur 10) sont acceptées.
L’accord, annoncé jeudi 10 juillet lors d’une conférence de presse sur la base militaire de Northwood, au nord-ouest de Londres, n’a pas l’ampleur espérée. Il s’agit d’un programme pilote qui concernerait environ 50 demandeurs d’asile par semaine – 2 600 par an, soit environ 6 % du total des arrivées. C’est un premier pas, validé «en principe», et qui ne se fait pas sans obstacle. Certains pays d’Europe se sont inquiétés des conséquences qu’aurait sur eux cet accord, et la question du budget est épineuse. En 2023, 480 millions de livres (557 millions d’euros) d’investissement avaient déjà été débloqués par le Royaume-Uni pour renforcer les contrôles sur les plages du nord de la France. Londres réclame depuis des résultats. La France assure pour sa part qu’elle dépense 3 euros pour chaque livre britannique consacrée à la lutte contre les traversées illégales de la Manche.
«Durcissement» français
Politiquement, il y a urgence pour Keir Starmer, travailliste élu il y a tout juste un an, alors que ses prédécesseurs ont tous échoué à endiguer le phénomène. Il a vu sa popularité dégringoler, alors que le parti d’extrême droite anti-immigration Reform UK a pris la tête des sondages. Les conservateurs avaient eux dépensé 700 millions de livres dans des méthodes de dissuasion controversées, comme la déportation vers le Rwanda de tous les demandeurs d’asile arrivés illégalement – un projet qui n’avait jamais abouti, annulé dès les premiers jours du mandat des travaillistes.
Depuis, la rhétorique a changé : il ne s’agit plus «d’arrêter les bateaux» mais de «briser les réseaux» de passeurs. Et surtout, de coopérer avec l’Europe, et la France. Un livre blanc sur l’immigration publié en mai prévoit notamment de renforcer les régulations du marché du travail, ce qui répond aux critiques d’élus français qui y voyaient un facteur d’attractivité. Le gouvernement britannique a aussi salué un «durcissement» en voyant des gendarmes français lacérer des embarcations pour en empêcher le départ, et pousse pour permettre des interventions en mer, jusqu’à 300 mètres des côtes.
Recherche commune de solutions
Les relations plus apaisées entre les gouvernements français et britannique ont permis des avancées. En février, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, accueillait son homologue britannique Yvette Cooper au Touquet (Pas-de-Calais) pour une visite des installations cofinancées par le Royaume-Uni. Leur rencontre tout sourire tournait la page d’un précédent embarrassant, lorsque Priti Patel, ministre de l’Intérieur sous Boris Johnson, avait été désinvitée d’un sommet d’urgence à Calais en 2021 : un naufrage venait de causer la mort de 27 personnes, et la France et le Royaume-Uni se renvoyaient la responsabilité.
Loin du bras de fer annoncé – Bruno Retailleau ayant déjà accusé Londres de lui «sous-traiter» la surveillance de la frontière franco-britannique –, les deux avaient souligné que leurs pays demeuraient «d’accord sur les objectifs», et qu’ils parvenaient «toujours au final à [s’]entendre». A nouveau, Keir Starmer et Emmanuel Macron veulent mettre en avant leur recherche commune de solutions. Pour le Royaume-Uni, c’est aussi l’occasion, à saisir, de montrer qu’il est redevenu un partenaire fiable prêt à collaborer avec l’UE.

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