ENTRETIEN. Pourquoi la notion de réfugié climatique tarde à émerger dans le droit international ?

Les catastrophes liées au réchauffement climatique se multiplient sur Terre. Et avec, le nombre de déplacés, qui fuient leurs terres détruites. Pourtant, si la notion juridique de réfugié englobe ceux politiques et économiques, ce n’est pas encore le cas pour des réfugiés climatiques. Comment peut-on expliquer que cette notion n’est pas encore émergée dans le droit international ? On vous explique.

En 2022, les catastrophes environnementales ont provoqué un nombre record de 32,6 millions de déplacements internes.
En 2022, les catastrophes environnementales ont provoqué un nombre record de 32,6 millions de déplacements internes. | AFP

Ouest-FranceRecueilli par Marie RABIN.Publié le 28/05/2025 à 07h00 LIRE PLUS TARD PARTAGER

Les déplacements liés au réchauffement climatique ne sont plus un simple mirage. Uniquement en 2022, les catastrophes environnementales ont provoqué un nombre record de 32,6 millions de déplacements internes, dont 98 % ont été causés par des risques météorologiques, tels que des inondations, des tempêtes, des feux de forêt et des sécheresses, rappelle l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Or, ces catastrophes sont amplifiées et plus récurrentes avec le réchauffement de notre atmosphère. Le nombre de déplacés pour des raisons environnementales risque donc d’augmenter dans les prochaines années. Pour autant, aucun traité international ne prend en compte le statut de réfugiés climatiques. Comment peut-on expliquer ce flou juridique ? Est-ce qu’à l’échelle nationale des États mettent en place des formes de visa ? Ouest-France vous répondavec Antoine Pécoud, sociologue à l’université de Sorbonne Paris Nord, spécialisé sur les migrations internationales.

Quand a émergé cette notion de réfugié climatique ?

Antoine Pécoud : C’est un concept assez ancien qui a été popularisé vers la fin du XXe siècle. Le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est sorti en 1990 et il mentionne déjà que le changement climatique risque d’obliger les gens à quitter certaines régions du monde. Et que ça pourrait accroître les flux migratoires. Et depuis, ça n’a pas cessé d’être un argument qui revient très souvent dans les débats.

Comment peut-on définir cette notion ? Quelles sont les particularités d’un réfugié climatique ?

Il n’y a pas vraiment de consensus sur ce point, car il n’y a pas de définition juridique. Par exemple, on retrouve la notion juridique de réfugié dans la Convention de Genève, le droit international et le droit d’asile… Mais il n’y a pas d’équivalence pour la notion de réfugié climatique. Certains affirment donc qu’on ne peut pas parler de réfugiés. En effet, cette notion a un sens juridique particulier : elle englobe des personnes qui fuient les persécutions. L’ampleur de la définition pose aussi problème. Pour certains spécialistes, un réfugié climatique peut tant être une personne qui quitte son village pendant quelques jours après une inondation, qu’un habitant qui doit quitter le Sahel à cause de la désertification. Face à ça, d’autres experts imaginent qu’il faudrait circonscrire la notion à des cas plus particuliers. Mais, il n’y a pas vraiment de consensus sur le sujet.

Est-ce que dans la réalité on voit quand même des formes de migrations climatiques ?

Ce qui est le plus facile à observer, ce sont les déplacements de courtes durées et de courtes distances après des catastrophes naturelles, comme les ouragans. Ce type d’évènements sont accrus par le changement climatique, c’est-à-dire qu’ils sont plus fréquents et plus intenses. En tout cas, c’est le plus facile à observer. Cependant, il est difficile de distinguer un réfugié climatique d’un réfugié économique.

La lutte contre le réchauffement climatique est-elle en train d’échouer faute d’engagement réel ?

Par exemple, dans le delta du Gange au Bangladesh, il y a la problématique de la montée du niveau des eaux. La culture de riz est donc menacée, comme l’eau devient trop salée. Pourtant, des millions de personnes vivent de cette culture. Ils se rendent alors dans une grande ville comme Dacca au Bangladesh. Est-ce que ce qu’on peut alors considérer que ces populations comme des migrants climatiques ou économiques ? C’est difficile à dire. Ils sont impactés par la modification de notre climat, certes, mais s’ils se déplacent dans d’autres villes, c’est aussi pour palier à leur perte d’argent, et éviter qu’ils sombrent dans la pauvreté.

De nombreux États ne veulent pas élargir le droit d’asile puisqu’ils devraient alors accueillir plus de réfugiés et de migrants— Antoine Pécoud

Au niveau national, est-ce que des pays commencent à mettre en place des droits d’asile pour des pays voisins, directement menacés par le réchauffement climatique ?

Dans le droit international, les choses n’avancent pas parce qu’il y a une complexité de la notion. Mais aussi parce que de nombreux États ne veulent pas élargir le droit d’asile puisqu’ils devraient alors accueillir plus de réfugiés et de migrants. Les États d’Occident sont notamment contre toutes formes d’obligations pour accueillir des réfugiés du climat. C’est un obstacle majeur à la codification d’un droit à ce sujet. Mais d’autres pays, comme les petits états insulaires insulaires, accentuent leur diplomatie autour de cette notion lors des Cop. Mais aucun pays n’a pour l’instant lancé une politique en ce sens. Des pays africains ont adopté la déclaration de Kampala sur le changement climatique. Au niveau du continent africain, ils ont donc créé des droits à migrer pour des raisons environnementales. Cependant, cela demeure plus de l’ordre d’une déclaration d’intention qu’un plan en interne de mise en œuvre d’une politique favorable aux réfugiés climatiques.

Est-ce qu’il y a, tout de même, des instances internationales, comme l’ONU, qui se sont saisies de cette thématique ?

Effectivement, des initiatives ont été prises. Mais globalement, les agences de l’ONU, comme le HCR, sont bloquées par le fait que les États refusent d’ouvrir le débat. Et ce travail s’insère aussi dans un effort assez classique de protection des populations, d’action humanitaire dans des régions du monde fortement touchées par des désastres.

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