Irlande. Dans la ville de Roscrea, l’accueil des demandeurs d’asile se heurte aux “éternels oubliés”

Imposée par Dublin, la reconversion de l’unique hôtel du bourg en centre d’hébergement provoque de vives crispations. S’ils se disent fiers de participer à l’intégration des réfugiés, les habitants fustigent l’effort toujours plus important demandé à des ruraux négligés par la capitale.

Irish Independent

Traduit de l’anglais

Réservé aux abonnés  Publié aujourd’hui à 05h00  Lecture 6 min.

Sur la casquette : Majorité silencieuse.
Sur la casquette : Majorité silencieuse. DESSIN DE BROMLEY PARU DANS LE FINANCIAL TIMES, LONDRES.

Le jour de ma visite à Roscrea, la ville de mon père et de ses ancêtres où j’ai passé mon enfance, j’ai constamment entendu le même son de cloche : l’endroit ne fait jamais parler de lui en bien, selon une grande majorité des personnes rencontrées en ce mercredi après-midi glacial de janvier.

Roscrea, dans le comté de Tipperary.
Roscrea, dans le comté de Tipperary. COURRIER INTERNATIONAL

Mes interlocuteurs s’exprimaient avec résignation et méfiance : les journalistes étaient venus en masse dernièrement, et certains habitants avaient l’impression que leur point de vue n’était pas correctement relayé par les médias nationaux. La dernière fois que la ville située dans le comté de Tipperary avait fait la une des journaux, c’était à cause d’une grande manifestation d’habitants inquiets de l’augmentation du trafic de drogues. La fermeture d’entreprises et de commerces locaux a aussi souvent focalisé l’attention des médias

“Vous au moins, vous connaissez cette ville. Alors s’il vous plaît, ne nous dénigrez pas !” me lance une personne rencontrée près du supermarché Tesco.

“Faites des articles sur tout ce qu’il y a de positif ici ! Dites bien que c’est un endroit qui a accueilli beaucoup de demandeurs d’asile. Ils nous font passer pour des racistes, mais nous ne le sommes pas.”

Pendant la majeure partie du mois de janvier, Roscrea a été très suivie sur les réseaux sociaux et a été l’un des principaux sujets d’actualité couverts par les médias. Les manifestations passionnées qui se sont tenues devant l’hôtel Racket Hall, dans l’est de la ville, ont soulevé des questions inconfortables sur la manière dont l’Irlande gère l’accueil des demandeurs d’asile.

Récupération politique tous azimuts

Les événements se sont enchaînés. Mi-janvier, on a appris que l’hôtel, une auberge du XVIIIe siècle, allait fermer immédiatement ses portes au public pour que ses 40 chambres puissent être mises à la disposition de 160 demandeurs d’asile. De vives tensions en ont découlé. Sur des vidéos, on a pu voir quelques-uns des demandeurs d’asile, dont des enfants, être conduits à travers un cordon de policiers au milieu des échauffourées et des huées des manifestants. Le spectacle était désolant.

Des figures politiques de tous bords ont rapidement exprimé leur écœurement face à ce qu’elles ont qualifié de “démonstrations d’intolérance et d’idées préconçues”. Inversement, des agitateurs d’extrême droite se sont fait une joie de citer le cas de Roscrea comme un bel exemple d’une Irlande qui s’opposait enfin aux “faux réfugiés” venus réaliser une “grande plantation” [référence historique à l’installation de colons anglais sur l’île à partir du XVIe siècle] .

La grogne se propage dans l’Ouest rural 

Les habitants de Roscrea ont été rejoints, courant janvier, par les élus du comté de Mayo (nord-ouest de l’Irlande) dans leur contestation de la politique d’accueil des demandeurs d’asile. “Le conseil a décidé de voter une motion visant à suspendre toute coopération en la matière” avec le gouvernement, relate l’Irish ExaminerDébut février, le comté voisin de Leitrim s’est de son côté lancé dans une bataille judiciaire pour empêcher, comme à Roscrea, la conversion d’un hôtel en centre d’hébergement temporaire. “Les niveaux d’immigration en Irlande suscitent indubitablement des inquiétudes”, en particulier depuis le début de la guerre en Ukraine,constate The Irish Times. D’autant que l’effort d’accueil des réfugiés ukrainiens (70 000 personnes hébergées environ) se concentre principalement sur les comtés ruraux de la côte ouest.

“Il est indéniable que l’Irlande reçoit, au vu de sa taille, une part disproportionnée de personnes concernées par la crise européenne des réfugiés”, soulignait le journal dublinois de référence en décembre. Le nombre d’Ukrainiens “en demande de protection internationale” dans le petit État de 5 millions d’habitants a ainsi augmenté de 72,1 % sur un an, contre 7,2 % pour l’ensemble des pays de l’UE, confirme l’Irish Examiner. En réactionselon les résultats d’un sondage publié le 10 février dans The Irish Times,59 % des électeurs souhaitent une réduction de l’immigration. “Ces résultats témoignent d’inquiétudes quant à l’accès à certains services, comme le logement, plutôt que d’une antipathie envers les immigrés”, souligne le journaliste politique Pat Leahy. Reste qu’en cette année d’élections législatives “le thème de l’immigration fait irruption dans le débat public comme jamais auparavant”.L’histoire de l’île, ponctuée de grandes vagues d’émigration, “a longtemps fait de notre société l’une des plus ouverte à l’immigration”, conclut The Irish Times. “Mais désormais, l’Irlande figure parmi les pays au monde les plus préoccupés par la question.”

Cela a été une période difficile pour la ville. “D’accord, les vidéos des enfants étaient terribles, estime une habitante de la ville, présente ce jour-là, mais elles ont été prises hors contexte. Les policiers n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère, et parmi les manifestants les plus bruyants, beaucoup n’étaient pas d’ici.”

Dans tout le pays, l’hébergement des demandeurs d’asile et des réfugiés en provenance de pays comme l’Ukraine se heurte à de plus en plus de difficultés ces douze derniers mois. Des bâtiments destinés à accueillir des demandeurs d’asile ont été la cible d’incendies d’origine sans doute criminelle, et plusieurs mouvements de protestation ont secoué le pays. Le malaise a même gagné les petites villes.

À Roscrea, les habitants tiennent à souligner que leur ville de 5 500 habitants accueille déjà des demandeurs d’asile à l’abbaye Sean Ross et dans l’ancien couvent du Sacré-Cœur, lequel devrait héberger à terme 400 Ukrainiens. D’autres personnes sont aussi logées dans des pensions de famille ou dans des bâtiments reconvertis à cette fin.

Une perte pour la communauté

J’ai eu beau passer toute ma vie adulte à Dublin, mes racines sont profondément ancrées à Roscrea. Feu mon père était un gars du cru. Pendant de nombreuses années, il a été l’un des directeurs de l’usine de bacon, qui reste le plus gros employeur de la ville. Après avoir obtenu mon Leaving Certificate [l’équivalent du baccalauréat] en 1993, je suis parti étudier à Dublin, mais j’ai gardé des attaches dans la région. J’y ai toujours de la famille et des amis.

Comme tout le monde ici, le Racket Hall a été pour moi la toile de fond de plusieurs événements sociaux et personnels. C’est là que j’ai logé la veille des funérailles de mon père, début 2020, et c’est là que s’est tenue la réception qui a suivi. En parlant aux habitants, on comprend à quel point la fermeture soudaine du seul hôtel de la ville constitue pour eux une grande perte, alors qu’au niveau national cela suscite peu d’émoi.

“Ils improvisent au fur et à mesure”

Ceci étant, Thomas Byrne, le ministre d’État chargé du tourisme, a annoncé que l’ancien Grant’s Hotel, situé dans le centre de Roscrea, pourrait être rénové avec l’aide de l’État. Une proposition tournée en dérision par quasiment toute la population de la ville.

“Ils ont fermé sans avertir un hôtel en parfait état, et maintenant ils parlent de rénover un endroit fermé depuis dix ans. On a l’impression qu’ils improvisent au fur et à mesure. C’est à se demander s’ils ont vraiment un plan pour l’immigration”, s’indigne un habitant rencontré juste en face du Grant’s Hotel.

Pour Joan Walsh, une ancienne candidate du [parti classé à gauche] Sinn Féin aux élections locales, qui manifeste devant le Racket Hall avec sa fille Laura, la décision d’installer sur place des demandeurs d’asile a été, pour la ville, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

“Roscrea était déjà dans un bel état de délabrement, avant cela. Nous sommes les éternels oubliés. Vous n’avez pas idée à quel point il est difficile d’obtenir un rendez-vous chez un dentiste ou un médecin ici ! ”

En revanche, Brian Colclough, le propriétaire du SuperValu de la ville, que tout le monde surnomme Bernie’s, souligne que Roscrea a une tradition de ville accueillante et insiste sur son côté multiculturel : parmi les nouveaux arrivants étrangers qui ont élu domicile ici et travaillent dans la ville, on trouve aussi bien des Polonais, des Hongrois que des Brésiliens.

Des demandeurs d’asile bien intégrés

Le patron du supermarché ajoute que les demandeurs d’asile ont bénéficié d’un soutien local important qui a facilité leur intégration. Il rend hommage aux organisations locales et aux occupants des centres qui ont participé à plusieurs opérations lancées à Roscrea, notamment à une campagne “Ville propre”, très réussie.

“Le fait est qu’il existe à Roscrea un esprit de communauté et une culture de l’accueil qu’on ne trouve pas ailleurs, et dont nous sommes très fiers”, affirme-t-il, ajoutant qu’il serait très important d’avoir un débat sur la notion d’équité.

“On veut que chacun apporte sa pierre à l’édifice dans le pays. C’est donc normal qu’émerge un sentiment d’injustice lorsqu’une ville doit faire beaucoup plus que les autres ; les gens se sentent lésés.”

À noter qu’à ce moment le Taoiseach [Premier ministre] n’avait pas encore demandé à ses différents ministères de proposer des mesures pour venir en aide aux dix régions du pays ayant accueilli le plus d’immigrés depuis février 2022.

Plus que neuf lits touristiques

“Roscrea, et ses nombreuses associations et commerçants locaux de grande valeur, méritent beaucoup mieux”, estime Brian Colclough.

“En tant que petit commerçant, j’ai déjà du mal à survivre, je n’avais vraiment pas besoin qu’une décision gouvernementale impose la fermeture d’un établissement local qui jouait un rôle essentiel par la clientèle qu’il amenait, en faisant venir les touristes indispensables à la vie de notre ville.”

Désormais, l’offre hôtelière est réduite à très peu de lits : seulement 9 chambres selon une personne bien informée de Roscrea.

La nouvelle autoroute, un coup de massue

Même ses plus ardents défenseurs s’accordent à dire que Roscrea a connu des temps meilleurs. Elle a été victime non pas d’un contournement, mais de deux. L’achèvement de l’autoroute M7 reliant Dublin à Limerick a été pour elle un coup de massue en 2010. Avant, les automobilistes avaient l’habitude de faire une pause à Roscrea sur leur trajet entre les deux villes. Les répercussions de la chute du nombre de visiteurs sautent aux yeux dans toutes les grandes rues avec leurs commerces vacants.

L’ancienne usine pharmaceutique Antigen, jadis l’un des principaux employeurs de la ville, est déserte, ses grilles en fer forgé rongées par la rouille. Si une partie du site a bénéficié d’une reconversion réussie par de petites entreprises, il subsiste une vaste zone qui pourrait être utilisée pour des logements ou des magasins.

Néanmoins, un sentiment de fierté est toujours présent à tous les coins de rue : j’ai été frappé par le nombre de boutiques qui restent superbement entretenues, comme le magasin du photographe, Redmond Photography, l’un des plus anciens commerces de la ville. Et en cette froide journée, j’ai quand même eu l’occasion de rencontrer des personnes nourrissant des ambitions et des espoirs pour Roscrea.

“Il y a des limites à ce qu’une petite ville peut faire”

Pendant ce temps, à l’extérieur du Racket Hall, la manifestation se poursuit. Joan Walsh se dit déterminée à rester aussi longtemps que nécessaire. “Je viens passer deux ou trois heures ici tous les jours, et je compte bien continuer à le faire.”

Pendant que nous parlons, nous nous faisons klaxonner par des automobilistes qui ralentissent en roulant devant nous. Des habitants et des commerçants locaux s’arrêtent pour déposer de la nourriture et du bois de chauffage.

“Certains essaient de faire croire que ce mouvement est raciste, mais ce n’est pas le cas, explique Joan Walsh. Dans la région, nous sommes venus en aide à énormément de gens. Ces quinze dernières années, des personnes du monde entier sont venues s’installer ici, des gens sympas qui font maintenant partie de Roscrea ; tout le monde a été très heureux de les accueillir et de les aider. Mais il y a quand même des limites à ce qu’une petite ville peut faire.”

John Meagher

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