Libé. 6.12.2023

Entretien

Anne-Claire Defossez et Didier Fassin : «Le débat sur l’immigration est totalement déconnecté de ce que nous avons vu dans les Alpes»

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Après cinq ans d’enquêtes à la frontière franco-italienne, auprès des migrants, des bénévoles et des forces de l’ordre, les deux chercheurs publient un livre sur l’exil en France. Ils analysent la loi récemment votée à l’aune des réalités du terrain, et dénoncent un texte hors-sol.

(Léa Djeziri/Libération)

par Thibaut Sardier

publié le 5 janvier 2024 à 18h27

C’est le genre de lieu dont on a assez peu parlé pendant les débats sur la loi immigration. Et qui est pourtant au cœur du sujet : un espace frontalier. Celui-ci est au beau milieu des Alpes. Près de Briançon, le col de Montgenèvre est l’un des principaux points d’entrée depuis l’Italie pour les exilés. La sociologue Anne-Claire Defossez et l’anthropologue et médecin Didier Fassin ont réalisé, pendant cinq ans, un travail de «participation observante» dans ce territoire qui, disent-ils, voit passer chaque année 3 000 à 4 000 personnes en moyenne. Pour cela, ils sont devenus bénévoles dans un refuge solidaire : Defossez y effectuait «l’enregistrement des nouveaux arrivants et les aidait à préparer l’étape suivante de leur périple» tandis que Fassin recevait «en consultation des malades et des blessés» et faisait «des maraudes pour mettre à l’abri des personnes perdues dans la montagne».

Cette enquête sur l’exil prend en ce début d’année la forme d’un livre intitulé l’Exil, toujours recommencé. Chronique de la frontière (Seuil). L’essai passe en revue les acteurs sur place, migrants, bénévoles, forces de l’ordre ou encore militants d’extrême droite pour mieux explorer la tension entre accueil et fermeture. Excédant leur sujet montagnard pour donner à leur livre des allures de manuel des migrations contemporaines vers l’Europe, les auteurs décrivent une frontière qui vit au rythme de la géopolitique. Les nationalités des migrants évoluent avec les poussées de racisme en Tunisie, la répression en Iran et en Afghanistan ou encore la montée de l’extrême droite en Italie… mais aussi sous l’effet des politiques migratoires européennes. Assumant la dimension engagée de leur recherche – «nous pensons que les exilés doivent être traités dans le respect de leurs droits et de leur dignité», comme la possibilité de déposer une demande d’asile une fois arrivés sur le territoire national – Defossez et Fassin pointent l’inutilité des moyens déployés, puisque de l’aveu même des policiers et des gendarmes rencontrés «ils finissent tous par passer». Ils dénoncent un discours politique qui, du macronisme au Rassemblement national (RN), accrédite la thèse fausse d’une vague migratoire massive et dangereuse pour la société, que l’on pourrait arrêter en fermant les frontières.

Pourquoi avoir choisi cette frontière, qui est loin d’être la plus dangereuse dans le parcours migratoire de ces exilés ?

Anne-Claire Defossez : L’élément déclencheur, c’est lorsque nous avons appris ce qui s’était passé dans le Briançonnais en 2018, en l’espace de quarante-huit heures. Une manifestation du groupuscule d’extrême droite Génération identitaire, dont les membres avaient déroulé une banderole proclamant «Closed border» au col de l’Echelle près de Briançon, a donné lieu le lendemain à une contre-manifestation citoyenne, suivie le même jour de l’annonce de l’envoi d’un escadron de gendarmes mobiles pour renforcer les effectifs de la police aux frontières. Au fil du temps, les forces de l’ordre sont passées de 60 policiers à près de 250 agents, et cette militarisation de la frontière a entraîné une mise en danger des exilés qui tentent de la franchir et la survenue de morts par chute et noyade.

Didier Fassin : Mener notre recherche autour de Briançon était une façon de voir la politique de l’immigration française et européenne en train de se faire sur le terrain. Nous avons pris cette frontière comme une scène sur laquelle interagissaient trois types de protagonistes : les exilés avec lesquels nous étions quotidiennement en contact ; les bénévoles, dont nous avons fait partie ; et les représentants de l’autorité publique, depuis la préfecture jusqu’aux forces de l’ordre.

Ce travail, au côté des associations, vous permet une comptabilisation des passages à la frontière… plus fiable que celle des autorités ?

A.-C.D. : Nous nous appuyons sur le nombre de personnes venues au refuge de Briançon pour s’y reposer brièvement avant de poursuivre leur parcours, soit la quasi-totalité de celles qui traversent la frontière. Ce sont, en moyenne, depuis 2017, un peu moins de 4 000 personnes par an, alors qu’il s’agit avec la zone Vintimille-Menton de l’un des deux principaux points d’entrée depuis l’Italie, c’est-à-dire des exilés venus à travers le Sahara ou par la route des Balkans. La préfecture, elle, comptabilise les personnes arrêtées par les forces de l’ordre et qui se voient signifier leur non-admission, avant d’être renvoyées vers l’Italie soit environ 3 000 personnes par an. Ces statistiques sont doublement biaisées, par défaut et par excès. D’une part, les gens passés dès la première traversée ne sont pas enregistrés. Or, 80 % des personnes qui arrivent au refuge n’ont pas subi de contrôle de police. D’autre part, celles qui sont arrêtées retentent la traversée jusqu’à réussir et sont donc comptées autant de fois.

Vous montrez une ambivalence des policiers et des gendarmes, certains faisant de leur mieux pour ne pas être trop durs avec les migrants quand d’autres semblent faire du zèle. Comment l’expliquer ?

D.F. : Présentes en nombre, les forces de l’ordre mènent à l’encontre des exilés une répression d’autant plus dure qu’elles y sont poussées par une politique du chiffre dont certains se plaignent. Les agents se livrent à des courses-poursuites dangereuses. Certains ont manifesté des attitudes agressives, parfois même brutales. Mais d’autres se montrent plus bienveillants, conscients des épreuves qu’ont subies les exilés. Et il ne faut pas oublier que certaines unités sont dévolues aux secours en montagne et sont mobilisées quelles que soient les personnes en danger.

Les bénévoles sont eux aussi confrontés à l’animosité des forces de l’ordre, surtout en maraude. Cette pratique, consacrée par le principe constitutionnel de fraternité, consiste à mettre à l’abri des personnes qui ont déjà traversé la frontière et se trouvent en difficulté dans la montagne, en particulier l’hiver. Bien que légale, elle fait l’objet d’un harcèlement permanent des forces de l’ordre. A chaque sortie, ce sont des contrôles d’identité, parfois des interpellations et des auditions, pouvant s’accompagner d’accusations fallacieuses d’aide à l’entrée irrégulière sur le territoire national, un délit passible d’une peine de cinq ans d’emprisonnement, dont les parquets ne sont généralement pas dupes.

Vous rappelez qu’en 2015, les attentats terroristes ont entraîné des mesures de fermeture de frontières. Pourtant, à vous lire, il semble que le durcissement ait été plus fort en 2018. Pourquoi ?

A.-C.D. : En 2015, Briançon a accepté d’ouvrir un centre d’accueil et d’orientation (CAO) pour recevoir des personnes venant de la «jungle» de Calais alors démantelée. On offrait aux exilés espérant passer en Angleterre d’être «dédublinés», c’est-à-dire de pouvoir demander l’asile en France même s’ils avaient été enregistrés dans un autre pays à leur entrée sur le territoire européen. Il y avait alors une convergence d’intérêts entre la volonté du gouvernement et la situation locale, les associations, les bénévoles et la municipalité soutenant l’accueil. En 2018, le nouveau président, son gouvernement et sa majorité ont fait du thème de l’immigration un cheval de bataille, ce qui s’est traduit par le vote d’une loi beaucoup plus restrictive cette année-là.

La loi immigration vous semble-t-elle répondre à des problèmes que vous avez observés sur le terrain, que ce soit du point de vue des migrants, des associations, ou des forces de l’ordre ?

D.F. : Il y a, dans le débat public actuel, une déconnexion totale avec la réalité du terrain. D’abord, nous sommes dans un contexte mondial d’accroissement des mobilités humaines : les personnes qui fuient leur pays vont pour la plupart s’installer dans les pays voisins, et la France ne contribue que faiblement à l’accueil des exilés. C’est ce que nous constatons à Briançon, où les flux d’entrées restent modestes. Ensuite, le renforcement incessant du contrôle des frontières par le déploiement de nouveaux contingents militaires a peu d’effet sur le nombre de passages, car les exilés, qui ont été contraints de quitter leur pays et ont voyagé dans des conditions souvent dramatiques, sont déterminés à poursuivre leur route. Les policiers, les gendarmes, les fonctionnaires de préfecture que nous avons rencontrés reconnaissaient devoir mettre en œuvre une politique inefficace. Or, celle-ci a un coût élevé que nous avons estimé, sur la base du rapport parlementaire sur le Calaisis et en ne tenant compte que des effectifs supplémentaires déployés, à 14 000 euros par non-admission. Cet argent pourrait être employé dans l’hébergement et l’intégration des exilés.

A.-C.D. : La loi va à l’encontre de l’intérêt national. Le refus de régulariser celles et ceux qui travaillent est inconséquent quand des secteurs comme les services à la personne, les travaux publics et la restauration reposent sur une main-d’œuvre étrangère, dont nous avons pu voir combien elle était appréciée des employeurs locaux. Le paradoxe est d’ailleurs que l’Etat et ses agents ne respectent pas la loi, que ce soit en recrutant via des entreprises sous-traitantes des personnes en situation irrégulière pour certaines activités ou en violant les règles qui s’appliquent à la frontière, comme la possibilité de contacter son consulat ou un avocat, de bénéficier du service d’un interprète, de déposer une demande d’asile.

De quoi la nouvelle loi est-elle pour vous le résultat ?

A.-C.D. : De quarante ans de saturation de l’espace politique et médiatique par le thème de l’immigration, lancé par l’extrême droite, repris par la droite, aujourd’hui adopté par le gouvernement, sous prétexte qu’il y aurait une attente des Français en la matière. Or, les sondages montrent que l’immigration, même irrégulière, n’est pas dans les priorités des personnes interrogées qui mettent au premier rang de leurs préoccupations la santé, l’inflation, l’éducation, la précarité, tous domaines que les pouvoirs publics ont délaissés. Même les sympathisants du RN ne placent la lutte contre l’immigration clandestine qu’en cinquième position de ce qui les soucie le plus. Mais les exilés constituent un bouc émissaire facile.

D.F. : Certains parlent d’«appel d’air». Or, les exilés qui partent de chez eux sont dans des situations de nécessité absolue. Souvent, ils tentent de rester dans d’autres pays – le Maghreb ou la Turquie – mais ils y sont de plus en plus victimes de répression policière. L’Union européenne (UE) n’y est pas étrangère puisqu’elle a négocié avec ces pays la limitation des flux migratoires, y compris récemment avec la Tunisie où les Africains subsahariens, victimes de racisme jusqu’à la tête de l’Etat, sont déportés dans le Sahara. Beaucoup y trouvent la mort.

Vous dites qu’au XIXe siècle, dans les Hautes-Alpes, les personnes qui passaient la frontière étaient des contrebandiers ou des criminels, et qu’on a aujourd’hui affaire à des innocents. N’est-ce pas une lecture trop binaire ?

A.-C.D. : Ce n’est pas ce que nous disons. A la lumière des archives, nous montrons qu’au XIXe siècle, la frontière était fermée à des soldats ennemis. Elle l’est aujourd’hui à des «indésirables» qui sont pour la plupart des femmes, des hommes, des enfants qui fuient des violences. Pour légitimer leur caractère indésirable, on les assimile à la délinquance et au terrorisme. Or, à Briançon, le commandant qui dirige le commissariat répète qu’il n’y a pas d’augmentation des délits liée à la présence des exilés.

Mais il faut retourner la question. Que dire d’une politique qui, dans les Hautes-Alpes, a divisé par dix en deux ans le taux de reconnaissance des jeunes migrants qui déclarent avoir moins de 18 ans, déniant leur minorité à 96 % d’entre eux et les condamnant à vivre dans la rue, exposés aux addictions, à la prostitution et à la violence ?

Plaidez-vous pour un avenir «no border» ?

D.F. : On ne peut pas réduire la contestation du durcissement des frontières à une demande d’ouverture sans limite, comme le font avec démagogie nombre de politiciens et de journalistes. La priorité doit être le respect de la loi et du droit. Il y a des conventions internationales et une législation nationale : commençons par les respecter, notamment en laissant les exilés qui le veulent déposer leur demande d’asile. Qu’il existe des frontières est un fait. Mais la souveraineté des Etats qu’elles manifestent ne doit pas s’exercer sur la base d’une discrimination en fonction de la richesse (avec les passeports dorés réservés à ceux qui investissent des capitaux), de la religion (pour écarter les musulmans), et de la couleur de peau. Si l’on est capable d’accueillir des Ukrainiens, pourquoi devrait-on fermer la porte aux Afghans et aux Soudanais qui fuient eux aussi des persécutions ? Désormais, la question n’est cependant plus seulement celle des frontières. Elle est aussi celle des disparités que l’on institue y compris au détriment des étrangers en situation régulière.

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