Sous l’influence de l’extrême droite, le gouvernement suédois contraint des milliers de travailleurs étrangers à quitter le pays
La coalition au pouvoir a doublé le salaire minimum requis pour demander un visa de travail. Cette mesure menace près de 15 000 personnes d’expulsion.
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par Nicolas Lee, correspondance à Stockholm
publié le 26 novembre 2023 à 10h34
(mis à jour le 27 novembre 2023 à 15h08)
De l’intérieur d’un local du Stockholm Stadsmission émanent les vapeurs chaudes du dîner en train de mijoter. «Ce soir, c’est un curry végétarien avec du riz», annonce Sofie Arvidson, la responsable du centre, à Samir Asadi, emmitouflé dans plusieurs couches de vêtements pour affronter l’arrivée de l’hiver suédois. L’association caritative, similaire au mouvement Emmaüs en France, agit dans le domaine de l’éducation et de la lutte contre la pauvreté. Ici, la permanence de l’association à l’entrée discrète reçoit des mineurs isolés, des personnes victimes de traite ou de violences et désormais, de manière croissante, des travailleurs étrangers.
Après l’élection générale de septembre 2022, marquée par le succès des Démocrates de Suède (extrême droite) devenus la deuxième force politique du pays, le royaume scandinave a pris un virage droitier sur sa politique migratoire. La feuille de route du gouvernement en témoigne : l’accord de coalition Tidö présente 18 pages sur 62 consacrées à «l’immigration et l’intégration», de loin le chapitre le plus long.
La mise en application n’a pas tardé. Depuis le 1er novembre 2023, le salaire minimum requis pour demander un visa de travail a doublé, passant de 13 000 à 27 360 couronnes suédoises (environ 2 390 euros) pour les ressortissants extra-européens. Selon l’agence de l’immigration suédoise, ce sont 14 991 visas qui ne pourront pas être renouvelés «à moins de trouver un emploi payé au nouveau seuil», détaille son porte-parole, Robert Haecks. La plupart sont des travailleurs modestes employés dans la restauration, le nettoyage, le BTP, ou encore l’agroforesterie.
«Pourquoi nous rejeter ainsi ?»
Samir Asadi a obtenu le statut de réfugié en 2022 après quatre années d’errance. Malgré tout, dans une salle de réunion chaleureuse, à l’image des friperies que tient l’association à travers la capitale, il veut se faire le porte-parole des exilés menacés par cette loi. Celles et ceux qui, après avoir vu leur demande d’asile déboutée, ont pu vivre en Suède grâce à un visa de travail, plus facile à obtenir. Toutes ces personnes risquent aujourd’hui d’être expulsées du pays. «Nous parlons tous le suédois, nous avons fait des études et nous sommes intégrés à la société suédoise. Pourquoi nous rejeter ainsi ?» interroge-t-il, la voix calme bien que nouée par la colère.
George Joseph, l’un des responsables de l’ONG Caritas Suède, s’inquiète de la vulnérabilité de ces populations. «Ces travailleurs précaires ont tout misé sur cette nouvelle vie en Suède et seront prêts à tout rester», analyse-t-il. Ce qui fait d’eux une cible idéale pour les organisations criminelles. A Caritas comme au Stockholm Stadsmission, les travailleurs sociaux ont les mains liées par l’absence de solutions. Sofie Arvidson ne peut qu’annoncer la sentence à ceux qui viennent chercher conseil auprès de l’association : «Vous pouvez vivre sans papier et risquer à tout moment d’être arrêté. Ou quitter la Suède et recommencer votre vie ailleurs.»
«Je me sens trahie par la Suède»
Rabeya, mère de deux enfants, se lève tous les matins à l’aube pour déposer ses enfants à l’école avant de se rendre à Lidingö, une banlieue huppée de Stockholm, pour faire le ménage chez des particuliers. Ce travail épuisant lui rapporte 21 000 couronnes par mois (environ 1 840 euros), une somme insuffisante pour prolonger son titre de séjour, qui expire en janvier 2024. Rabeya voit ainsi sa promesse de résidence permanente s’envoler à quelques mois près : elle est arrivée en Suède il y a un tout petit moins de quatre ans, soit juste avant le délai nécessaire pour l’obtenir. «Je me sens trahie par la Suède. J’ai travaillé sans relâche, payé des impôts, appris le Suédois pour offrir un meilleur avenir à mes enfants», liste-t-elle avec amertume et désespoir au cours d’une pause au travail.
Depuis l’annonce du projet de loi, elle ne trouve le sommeil qu’avec l’aide des somnifères. Elle a envoyé 25 candidatures au cours des cinq derniers mois pour obtenir un meilleur salaire ailleurs, sans succès. Désormais les médicaments ne suffisent plus à soulager son appréhension ou lui permettre de mieux dormir. Elle évoque les collègues de son entreprise de nettoyage, eux aussi visés, et s’alarme : «Le destin de familles entières dépend de ces visas.» Car la loi ne concerne pas que les près de 15 000 détenteurs extra-européens d’un visa de travail, mais aussi les membres de leur famille qui les accompagnent, selon Robert Haecks.
La gorge serrée, ne voyant aucune issue, Rabeya est totalement désespérée : «Je ne peux pas aller dans un autre pays européen, mes enfants et moi serions sans-papiers. Je n’ai plus rien dans mon pays d’origine, dit-elle, marquant une pause avant de conclure. Je sais que c’est horrible, mais je me demande si je dois aller me tuer devant le Parlement pour qu’on nous considère comme des êtres humains.»

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