Immigration

courrier international. 23/11/2023

Immigration. Lampedusa, une petite île symbole de grands reniements

Le continent répond aux nouvelles arrivées de migrants sur l’île italienne avec une froideur évidente, en rupture avec sa posture de défense des droits humains. Et la tendance risque de s’amplifier, avertit ce journaliste britannique.

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Traduit de l’anglais

Réservé aux abonnés  Publié aujourd’hui à 05h00  Lecture 7 min.

Lampedusa, une petite île symbole de grands reniements.  DESSIN DE CHAPPATTE PARU DANS LE TEMPS, GENÈVE

Lorsque le moment sera venu d’écrire l’histoire de l’Europe, il faudra consacrer un long chapitre à Lampedusa. Cette petite île italienne est devenue non seulement un baromètre indiquant la gravité de la crise migratoire permanente, mais aussi la métaphore de notre réponse politique et éthique à cette crise, et même d’une toute nouvelle ère en matière de migration.

L’auteur : Ben Judah 

Né à Londres, Ben Judah travaille en tant que chercheur à l’Atlantic Council, un groupe de réflexion américain spécialisé dans les relations internationales. Il décrypte pour plusieurs journaux, dont The New York Times et The Sunday Times, les grandes crises géopolitiques actuelles, comme la guerre à Gaza et l’invasion russe de l’Ukraine. Son dernier ouvrage, This Is Europe [“L’Europe est là”, non traduit en français], raconte les mutations du continent à travers une série de portraits passionnants.

Simple filet d’eau lors de son apparition au début des années 2000, le phénomène s’était transformé en déluge en 2011, avec l’arrivée sur l’île de dizaines de milliers de migrants, au lendemain du “printemps arabe”. Lampedusa avait pris l’allure d’un négatif d’Ellis Island : une porte d’entrée pour des individus non désirés dans un pays d’où des millions de personnes étaient parties jadis. À tel point que le pape François avait choisi de s’y rendre en 2013 pour témoigner de sa solidarité avec les nouveaux arrivants.

Quelques mois plus tard, un bateau de pêche libyen transportant plus de 500 personnes à son bord avait coulé au large des côtes [faisant plus de 130 morts]. Le mois dernier, plus de 12 000 migrants, soit deux fois la population de l’île, sont arrivés par la mer. Pour les habitants de Lampedusa, la décennie écoulée a marqué un tournant dans leur histoire.

Toujours les mêmes arguments

Mais en quoi cela constitue-t-il une page nouvelle ? En France, en Allemagne ou en Italie, lorsque des reportages, souvent en provenance de Lampedusa, sont diffusés sur les plateaux d’information télévisée, la suite se déroule toujours selon un schéma précis : l’animateur présente d’abord ses invités, choisis pour incarner la droite comme la gauche, puis ces grands pontes s’affrontent autour d’une question toute simple : que traduit cette migration ?

Immigration : la forteresse Europe.  COURRIER INTERNATIONAL, COMMISSION EUROPÉENNE, COUR DES COMPTES EUROPÉENNE, FRONTEX

Les réponses sont souvent les mêmes. Pour les personnalités de droite, ces flux migratoires constituent une fracture historique, de par leur ampleur, leur nature et leur intensité, et nécessitent que l’Europe s’érige en “forteresse”. Pour celles de gauche, il n’en est rien ; cela s’inscrit simplement dans une longue tradition, coloniale ou de travailleurs immigrés (ce qui revient plus ou moins au même), qui impose une certaine souplesse au niveau des frontières, à défaut d’ouverture.

Observer le phénomène à travers le prisme de l’histoire s’avère plus satisfaisant. C’est au début des années 1970 que le critique littéraire britannique John Berger a compris que l’Europe était en train d’être remodelée par la main-d’œuvre immigrée. Avec Jean Mohr, il a écrit Le Septième Homme. Un livre d’images et de textes sur les travailleurs immigrés en Europe [éditions Fage]. Le titre en dit long sur l’importance que les migrants avaient à ce moment-là dans l’économie européenne : à l’époque déjà, un travailleur manuel sur sept en Allemagne était né à l’étranger.

Un État européen confus et impuissant

La première différence frappante que l’on peut observer se situe au niveau du processus lui-même. À l’époque de John Berger, les migrants étaient recrutés par des agences gouvernementales (allemandes qui cherchaient à employer des Turcs), et leur transport était organisé depuis les confins de l’Europe jusqu’en son centre. Tout était contrôlé ; ce n’était pas le chaos ; l’État européen était au volant. À Lampedusa, l’impression est tout autre : là-bas, ce sont les migrants eux-mêmes qui sont à l’origine du mouvement migratoire ; c’est l’œuvre d’un grand nombre d’individus (ces gens que les autorités appellent des “trafiquants”), qui ont tracé des itinéraires ; quant à l’État européen, il paraît aussi confus et impuissant qu’il semblait fort aux yeux de John Berger.

Néanmoins, ce qui surprend le plus, c’est le profil différent des migrants. Les enquêtes de Berger l’ont amené à dresser le portrait d’un migrant ordinaire en 1975. Or celui-ci est plus proche d’un habitant des campagnes migrant vers la ville en 1875 que d’un passager d’une embarcation traversant [la Méditerranée] vers Lampedusa en 2023. Les sujets de l’étude de Berger sont des hommes ruraux non instruits, des villageois que l’univers urbain laisse désemparés, sans paroles, sans opinion politique ni vision du monde qui les aiderait à s’orienter vers leur destination.

En revanche, en lisant Le Septième Homme et en effectuant une comparaison avec les reportages que j’ai faits récemment, j’ai été étonné de constater une grande continuité dans la place occupée par les migrants dans l’économie. À en croire les chiffres fournis par John Berger, près d’un quart des ouvriers de l’industrie en France, en Suisse et en Belgique étaient des étrangers à son époque. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’ils étaient très différents sur le plan psychique. Parmi les centaines de migrants que j’ai interrogés, il n’y avait pas de villageois.

De l’usine fordiste à Deliveroo

Si je devais dresser, comme l’a fait John Berger, le portrait type d’un migrant de Lampedusa, ce serait quelqu’un issu de la classe moyenne inférieure qui émerge en Afrique et en Asie, possédant la plupart du temps des notions d’anglais, utilisant WhatsApp, ayant un smartphone – même s’il l’a peut-être troqué contre autre chose en cours de route. Né en ville, il a grandi en regardant Friends et Les Simpson à la télé, et a sûrement des idées politiques, avec à la fois une conscience aiguë de l’exploitation de son pays entre les mains de l’Occident et un désir ardent de liberté que seules les institutions occidentales peuvent lui garantir à ses yeux.

Contrairement aux hommes que John Berger et Jean Bohr ont pris la peine de photographier, il n’a pas d’attente, ni même de faux espoirs, concernant son retour au pays. En 1975, les jeunes migrants disaient avoir l’impression d’avoir été arrachés à leur environnement naturel. Mais le jeune qui arrive à Lampedusa a un ressenti assez différent. Ce Nigérian ou Égyptien d’une vingtaine d’années est autant un produit d’Internet que son homologue européen ; il se sent en quelque sorte chez lui quand il fait son entrée dans le monde développé.

Cependant, Internet a autant changé sa destination que lui-même. Le migrant ordinaire de John Berger termine son voyage dans une usine adepte du fordisme, et l’auteur de citer à maintes reprises Marx et Engels pour décrire sa condition, avançant des arguments qui pouvaient paraître évidents à ses lecteurs. Les conditions de base de la classe ouvrière n’avaient pas beaucoup changé depuis la fin du XIXe siècle. Celle-ci constituait toujours un prolétariat, mais de nationalité différente.

Le migrant ordinaire de Lampedusa fait l’expérience de l’Europe d’une tout autre manière. Aujourd’hui, quelques années après son arrivée à Paris ou à Berlin, on le retrouve sur un vélo en train de faire des livraisons pour Deliveroo ou Amazon. Il n’a pas de chef d’atelier, pas de travailleurs à la chaîne à ses côtés, pas de soirée dansante chaque semaine. Il est seul, il vit au sein d’une structure technologique qu’il ne voit pas et qu’il ne comprend pas.

Un changement d’ère historique

Au-dessus de tout cela plane l’ombre de la stratégie géopolitique mouvante de l’Europe. Oui, il y a cinquante ans, l’Europe du Nord-Ouest comptait déjà 11 millions de migrants. Oui, le migrant et sa vie ont changé du tout au tout. Mais le bouleversement le plus important concerne la position de l’Europe dans le monde.

Lorsque John Berger a écrit Le Septième Homme, c’était le début d’une révolution, une tendance au remplacement progressif de la lutte des classes ou de la lutte nationale par la lutte pour les droits humains dans le monde entier comme grande cause de la gauche libérale occidentale.

Cette même décennie avait été marquée par la percée d’Amnesty International et par la remise du prix Nobel de la paix à cette association [en 1977] et au dissident soviétique Andreï Sakharov [en 1975]. L’action des deux était en fait étroitement liée : la multiplication des incitations politiques à promouvoir les droits humains en Union soviétique avait en effet coïncidé avec une campagne de sensibilisation de l’opinion publique. Si la position géopolitique de l’Occident en était sortie renforcée, cela avait entraîné une radicalisation à la fois des demandes et des réponses des citoyens et des dirigeants politiques, qui a conduit aux interventions en Afghanistan, en Irak et, bien sûr, en Libye.

Dix ans plus tard, Lampedusa confirme que cette ère historique est révolue et que la priorité accordée aux droits humains ne figure plus parmi celles des dirigeants politiques européens. La récente visite sur place d’Ursula von der Leyen et de la Première ministre italienne, Giorgia Meloni, a offert un contraste saisissant avec celle du pape François dix ans plus tôt. Elle s’inscrivait dans le cadre d’une tournée diplomatique plus large en Méditerranée, impliquant la Tunisie – une manière de distiller proprement une nouvelle stratégie géopolitique qui tente de freiner l’immigration en s’asseyant sur les principes démocratiques.

Des exigences mises en sourdine

Lors d’un voyage officiel en Tunisie [en juin dernier], les dirigeantes européennes ont proposé de mettre sur la table plus de 1 milliard d’euros pour soutenir Kaïs Saïed, un dirigeant aux tendances autocratiques de plus en plus affirmées, qui est confronté lui aussi à la pression migratoire et a adopté une rhétorique anti-Noirs autour du “grand remplacement” (prétendument des Arabes par les Africains). Il s’agit d’un revirement complet par rapport à 2011, lorsque les dirigeants européens avaient salué la révolution en Tunisie et s’étaient joints à l’intervention menée par les États-Unis en Libye. Les voilà donc qui, aujourd’hui, soutiennent des régimes autoritaires !

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’accroissement des pressions pour dissocier les droits humains de la politique étrangère. C’est aussi le cas avec la Chine, où les gouvernements occidentaux, États-Unis en tête, mettent en sourdine leurs exigences en matière de droits humains tant ils sont désireux de tenir le haut du pavé. Ou encore en Guinée équatoriale, un pays dirigé par la famille Obiang, cleptocrate notoire, où, pour empêcher l’installation d’une base navale chinoise sur place, le gouvernement de Joe Biden a été contraint d’envoyer un haut fonctionnaire du Conseil de sécurité nationale remettre des cadeaux à ses dirigeants (dont un plateau en argent).

Par ailleurs, la décarbonation de l’économie implique l’instauration d’un nouvel ensemble de relations, qui forcera l’Europe à moins parler des droits humains. La poursuite de l’objectif “zéro émission nette” passe par une révolution de l’industrie minière au niveau mondial pour les matières premières cruciales comme le lithium et le cobalt, des métaux dont l’Europe semble assez dépourvue. Pour garantir la sécurité de ses approvisionnements, elle va donc devoir nouer toute une série de nouveaux liens avec des États miniers émergents tels que l’Indonésie ou la République démocratique du Congo, quitte à revoir à la baisse ses exigences en matière de respect des droits humains.

Les droits humains ne sont pas ancrés de manière inéluctable en Europe. Ils ne sont pas antérieurs à notre époque et ne lui seront pas postérieurs non plus. Quand on pense aux criques rocheuses de Lampedusa et aux milliers de personnes qui y débarquent, ou qui meurent en essayant de le faire, dans une indifférence croissante, la question qui se pose n’est plus de savoir si nous parviendrons toujours à les voir à l’avenir, car le cas de Lampedusa nous montre que nous sommes déjà proches de la cécité.

Ben Judah

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