Ouest France 14/11/2023
ANALYSE. Jusqu’où ira la crise du logement en Bretagne ?
Si la Bretagne est moins durement touchée que la Corse ou le Pays basque, la crise du logement qu’elle traverse menace la santé économique et sociale de la région. Analyse.
À Saint-Lunaire en Ille-et-Vilaine, 60 % des logements sont des résidences secondaires. | DAVID ADEMAS / ARCHIVES OUEST FRANCE
Ouest-FranceChristel MARTEEL.
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Logements trop chers et trop rares, hausse des taux d’intérêt et des coûts de construction, réglementation contraignante, résidences secondaires qui se remplissent et se vident au rythme des saisons… Du besoin fondamental des ménages à se loger aux grands projets immobiliers portés par des promoteurs ou des bailleurs sociaux, la situation du logement, en Bretagne, devient une menace dès lors qu’elle aggrave la fracture sociale et attise certaines radicalités.
La question des difficultés de logement en Bretagne n’a jamais connu une telle intensité. Quels que soient les territoires et la thématique, les tendances semblent défavorables alors que notre région était souvent citée en exemple pour sa capacité à proposer des logements pour tous » ! Dans le rapport annuel de la Fondation abbé Pierre, le constat de Stéphane Martin, directeur de l’agence Bretagne est édifiant.
« Une bombe sociale »
En septembre dernier à Vannes (Morbihan), face à l’urgence de la situation, Bretagne prospective, think tank (groupe de réflexion) breton créé dans les années 2000, a réuni des élus, des patrons et des professionnels du secteur pour tenter de trouver des solutions avant que la question du logement en Bretagne ne devienne une vraie bombe sociale » . L’expression est forte. Pierre Méhaignerie l’a lâchée devant l’assemblée. L’ancien maire de Vitré (Ille-et-Vilaine) et ancien ministre du Logement du gouvernement Chirac sous la première cohabitation (1986-1988), plaide notamment pour le maintien du prêt à taux zéro ou du prêt social location-accession afin de permettre aux classes moyennes de devenir propriétaires ». La classe moyenne, c’est cette majorité de Bretonnes et Bretons, qui a un emploi, pas seulement avec un salaire d’employé mais aussi de cadre, qui aspire naturellement à posséder son logement mais qui doit parfois y renoncer.
La crise du logement en Bretagne et en Loire-Atlantique.
Pour Hervé Kermarec, président du Medef Bretagne, la situation est une source d’inquiétude forte pour les chefs d’entreprise. Pour ceux qui peinent à recruter, la question du logement est « une problématique majeure . À tel point que certains en ont fait un investissement. C’est le cas notamment de l’entreprise Fenetrea, basée à Beignon (Morbihan). Ça n’est pas par passion mais par nécessité que cet industriel, spécialiste en menuiserie, s’est lancé dans la promotion immobilière. C’est bien pour résoudre la difficile équation emploi-logement qui impacte inévitablement l’essor de son entreprise.
Logements sociaux saturés
Au-delà de l’emploi, ce sont les aléas de la vie qui viennent parfois bousculer la donne. Les ruptures conjugales, plus fréquentes, se traduisent, depuis plusieurs années, par une demande de logement plus forte. Là où une famille au complet occupait un logement, les familles monoparentales, que la séparation précarise, ont désormais besoin de deux toits. Beaucoup se tournent alors vers les bailleurs sociaux. Mais le parc est saturé. Dans le privé, les biens disponibles sont de plus en plus rares et les loyers parfois très élevés, notamment dans les villes comme Rennes, Nantes, Brest et Vannes. La crise sanitaire et ses confinements, ont aussi perturbé le marché en faisant de la Bretagne un eldorado pour qui voulait retrouver le grand air, à portée de TGV.
Bretagne et Loire-Atlantique, le logement en question.
En quelques mois, dans une période où emprunter ne coûtait quasiment rien en raison de taux d’intérêt très bas, la moindre bicoque s’est arrachée à prix d’or. Mais ces maisons, acquises essentiellement par des Bretons, sont majoritairement closes en dehors des périodes de vacances. Le nombre de résidences secondaires enfle, pour atteindre jusqu’à 80 % dans certaines communes du littoral. Le classement de 140 communes en zones tendues et la possibilité pour les maires d’imposer une surtaxe jusqu’à 60 % sur les résidences secondaires est certes un levier mais il ne résout pas tout. Loin s’en faut.
Malgré quelques initiatives comme celle du maire de Saint-Malo pour limiter le phénomène Airbnb, les propriétaires font le choix des locations sur une courte période à des touristes plutôt que toute l’année. C’est un des points de cristallisation du mécontentement. 74 % des personnes interrogées estiment que le nombre et le développement des résidents secondaires constituent un problème , constate Gautier Jardon de l’institut de sondage Ifop qui a réalisé un sondage pour Ouest-France, en partenariat avec la chambre des notaires de Bretagne (voir dessous).
Cette Bretagne des volets fermés comme l’appelle le journaliste Benjamin Keltz dans son livre Bretagne secondaire, illustre en partie pourquoi certaines familles doivent renoncer à leur projet d’habiter près des côtes devenues inaccessibles. En Bretagne et en Loire-Atlantique, ceux qui déplorent le plus cette situation sont les résidents entre 10 et 30 km du bord de la mer, parmi lesquels on peut supposer que se trouve une grande partie de ceux qui ont été repoussés un peu plus loin du littoral, faute de capacité à s’y loger , analyse Gautier Jardon.
JO : l’indemnité de 100€ pour les étudiants dont le logement est réquisitionné est-elle acceptable selon vous ?
Une question d’équilibre
Mais les résidences secondaires et la location de tourisme ne sont que l’un des éléments du problème. Anne Fercoq-Le Guen, présidente de la chambre des notaires de Bretagne, tient aussi à faire tomber certaines idées reçues. Il y a beaucoup de fantasmes mais il faut savoir que 30 % des résidences secondaires font moins de 40 m². Et la Bretagne a aussi besoin d’une bonne offre de tourisme. C’est un élément fondamental de notre économie. Elle tient par ailleurs à rappeler que si les propriétaires font ce choix de louer en meublé de tourisme, c’est précisément parce que l’État les encourage à le faire avec un système fiscal qui leur est favorable .
La présidente de la chambre des notaires estime que tout est une question d’équilibre. Si la fiscalité était intéressante pour les investisseurs pour faire des logements vides, on aurait plus d’offres pour les locations à l’année. Mais le gouvernement les a supprimés , regrette-t-elle.
À ces éléments, s’ajoutent la flambée des coûts des matières premières depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la hausse brutale des taux d’intérêt pour juguler l’inflation et la frilosité des banques à prêter. Fini la surchauffe, l’effondrement guette. Pour le président de région Loïg Chesnais-Girard, il y a un risque majeur pour l’avenir de la Bretagne, au niveau de notre cohésion et de notre qualité de vie. Le logement, c’est un pilier sans lequel la dignité humaine ne peut pas être assurée .
Malgré tout, Anne Fercoq-Le Guen reste confiante en l’avenir. La présidente de la chambre régionale des notaires est convaincue que les prix vont se réguler et le marché va repartir. Les Bretons gardent cette confiance dans le placement dans la pierre ». Les Bretons savent aussi détourner les contraintes pour imaginer, innover et bâtir de nouveaux projets. C’est ce que s’attachera à montrer, tout au long de la semaine, notre enquête consacrée au logement.



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